[Lis] Les joyaux du paradis, Donna Leon – Par le Vert Lisant

coffre

Décevant ! C’est le terme qui me semble convenir le mieux au dernier roman de Donna Leon. Avec ce livre, nous sommes loin des enquêtes du commissaire Brunetti : des intrigues policières souvent solides et, surtout, l’atmosphère si particulière de Venise avec ses rues ignorées des touristes, ses cafés sympathiques et ses restaurants aimables.

Comme Cecilia Bartoli avait collaboré à l’ouvrage, je m’attendais à une intrigue qui, mêlant fiction et faits réels, se déroulait dans une Venise de l’époque baroque. Le commissaire Brunetti aurait, par exemple, cédé sa place à un personnage de confiance du Doge, mi-enquêteur – mi-aventurier, car la cité est confrontée à des faits troublants. En effet, de fâcheux événements semblent vouloir compromettre la future représentation de « Juditha triomphans » de Vivaldi, un oratorio qui célèbre, de manière analogique, la victoire de Venise sur les Turcs. C’est, d’abord, l’éditeur Etienne Rogier, à Amsterdam, qui est confronté à des actes de malveillance. Puis ce sont les fiancés de deux des solistes ( des privilegiate di coro) du Pio Ospedale della Pietà qui ont été menacés par des sbires masqués. Enfin, c’est le général von der Schulenberg, le vainqueur des Turcs et qui doit assister à la représentation, qui échappe de peu à un attentat. Qui manigance dans l’ombre, et pourquoi  ? Des compositeurs jaloux ? Des Turcs ? Des ennemis du Doge ?

*

Vain espoir ! Toute l’action des « Joyaux du paradis » se passe à notre époque. C’est Caterina Pellegrini qui va mener l’enquête . Elle a un doctorat en musicologie de l’université de Vienne, elle est spécialiste des compositeurs baroques allemands et elle est « maître-assistant » à l’université de Manchester, une ville qu’en bonne Vénitienne, elle trouve fort laide. Lorsqu’un collègue lui apprend que la « Fondazione Musicale Italo-Tedesco » de Venise est à la recherche d’un(e) musicologue, elle n’hésite pas à poser sa candidature. Sa tâche va consister à dépouiller le contenu de deux coffres ayant appartenu au compositeur Steffani, coffres qui s’étaient égarés pendant plusieurs siècles et que la Fondation vient de recevoir. Il s’agit, en fait, d’y trouver un testament ou un document qui départagerait deux cousins, authentiques descendants du compositeur. Ces cousins sont, en réalité, des fripouilles qui espèrent que les coffres contiennent « le trésor » dont parle une tradition familiale ou, à défaut, des partitions originales qu’ils pourraient monnayer très cher. Caterina espère, elle, découvrir de telles partitions mais ce serait pour les faire publier, une fois qu’elle les aurait mises au point, et propulser, ainsi, sa carrière universitaire. Tout cela est bel et bon mais la Fondation est quasi ruinée ; l’administrateur est au loin et a laissé les clefs à la vice-présidente : madame Salvi, une femme aimable, bavarde, sans illusion et qui semble bien être seule dans la Fondation. Ce sont donc, les deux cousins qui seront les employeurs de Caterina. Il y a, en effet, un contrat à signer, contrat qu’explique l’avocat Moretti, un homme fort aimable, tiré à quatre épingles et qui ne semble pas pleurer après le client.

Il ne reste plus qu’à forcer les coffres en présence des cousins, à constater qu’ils sont remplis de paquets soigneusement ficelés et que ceux-ci ne contiennent que des documents et il ne reste plus à Caterina qu’à dépouiller et à transmettre, chaque soir, un rapport.

 *

Mais être penché par-dessus l’épaule de Caterina pour la voir compulser et lire un à un les documents – de la correspondance bien souvent – cela n’est guère palpitant pour le lecteur. Il lui faut une intrigue. C’est le sieur Steffani qui va en être le personnage central. En fait, il s’agit de savoir s’il a participé à l’assassinat du comte Koenigsmark, l’amant de Sophie Dorothée de Brunswick épouse de Georges Ludwig de Brunswick (futur roi d’Angleterre). Cette histoire d’adultère et d’assassinat est terriblement compliquée et Donna Leon la rapporte par épisodes et de manière brouillonne.

Mais, pour que cela soit crédible, il faut donner des indices. Et bien, Steffani n’entretenait-il pas une correspondance fort amicale avec Sophie Charlotte de Hanovre qui n’est autre que la belle-sœur de Sophie Dorothée ? Et puis, les deux amants ne correspondent-ils pas en s’échangeant des extraits d’opéra du compositeur, pour exprimer leur flamme ? En outre, un de ses librettistes : Nicolo Montalbano, n’a-t-il pas reçu la somme faramineuse de 150.000 thalers ? Mais il y plus probant : dans sa confession, la comtesse Platen, celle qui a dénoncé le couple adultérin, écrit : « Même si c’est la main de Dieu qui a frappé, c’est l’abbé qui a bénéficié du coup fatal… L’argent du sang lui a permis d’acheter les joyaux du paradis. » Or Steffani est bien « abbé » et, de plus, une tante du compositeur, ancêtre lointaine des deux cousins, prétendait posséder un document où Steffani léguait à un neveu : « les joyaux du paradis ».

Voila toute la trame du récit. Il faut bien avouer que si l’affaire Koenigsmark, telle que les historiens la rapportent est fort compliquée, l’intrigue, par contre, est des plus minces. Trop mince, en tout cas, pour en faire tout un livre. Alors, Donna Leon est obligée de « meubler ». Caterina bavarde avec madame Salvi. Une des fenêtre de son appartement donne sur celle de la maison d’en face et elle y regarde vivre une famille. Et puis comme elle tient à en savoir plus sur Steffani, elle se rend à la bibliothèque Marciana où, justement, un des responsables est un ami de longue date. On a plaisir à se retrouver, on se congratule, il l’aide dans ses démarches et Caterina de se plonger dans la lecture de livres pertinents d’où elle sort une biographie du compositeur que Donna Leon se fait le devoir de nous exposer. Il y a bien sûr des détails intrigants : Steffani était « abbé » puis nommé « évêque » or Caterina trouve qu’il était « musico » c’est à dire castrat. Un castrat peut-il devenir prêtre ? Cette question devient un prétexte pour confier le problème, par e-mail, à sa sœur qui professe à l’université de Hambourg. Puis à un échange d’e-mails de caractère plus familial. Et voila que Caterina se met, ensuite, à se passionner pour Koenigsmark. Retour à la bibliothèque et retour aux livres ce qui nous vaut un exposé, un peu confus, de cette sombre histoire.

Le sémillant avocat vient-il lui remettre un ordinateur que cela devient l’occasion de discuter musique puis, de fil en aiguille, de se rendre au restaurant. On y papote, on se tutoie, on est charmé.

Caterina se rend-elle chez ses parents qu’elle s’aperçoit qu’elle est suivie par un homme qui l’inquiète, Finalement, ce n’est que le fils d’un des cousins, chargé de l’espionner pour voir si elle ne perd pas son temps. Et son temps, c’est de l’argent qui sort de la poche dudit cousin !

Enfin, dernier épisode, l’avocat l’invite, à nouveau, au restaurant et, là, il lui révèle que les deux coffres étant des biens « en déshérence », il appartiendraient, en fait, à l’État (exit les cousins???) ce à quoi elle aurait dû penser puisqu’elle a fait deux années de droit. Oui mais ! Il ne peut savoir ce dernier détail que parce qu’il a lu tous les échange familiaux d’e-mails! L’avocat Moretti est bien indiscret, il devient beaucoup moins charmant.

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L’intrigue est, donc, diluée dans ces divers épisodes et on en perd parfois le fil. Et finalement tout va se dénouer dans les 20 dernière pages, notamment parce qu’une des malles a un double fond…

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Et le lecteur de se poser des questions. Comment une spécialiste des musiciens baroques allemands semble connaître si peu de Steffani alors qu’il était attaché à la Cour de Hanovre qui disposait d’un opéra et y avait fait venir les meilleurs interprètes. Elle était fréquentée par les meilleurs esprits, comme Leibnitz. On la disait aussi brillante que celle de Louis XIV. Qui plus est, Steffani est l’un des personnages clef du développement de la musique baroque allemande et c’est lui qui, en quelque sorte, a lancé la carrière de Haendel ? Pourquoi, ensuite, doit-elle demander des renseignements sur « abbé » et « évêque » alors que ses études auraient dû lui apprendre que c’était, souvent, des titres de courtoisie ? Et enfin, pourquoi recourir à la bibliothèque Marciana, alors qu’une consultation sur internet donne tout et même plus sur le sujet ?

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Voila un livre décevant et qui tranche sur la « production » habituelle de l’auteur, tant pour le sujet que pour sa qualité : Venise quasi absente, des personnages qui manquent singulièrement d’épaisseur, une intrigue des plus minces, dévoilée de manière assez brouillonne à travers des épisodes que l’on pourrait, souvent, estimer superflus. Et puis… il faut regretter quelques remarques anticléricales convenues et les coups de griffes habituels à l’égard du monde politique et des entreprises. [ On lira, à ce dernier propos l’étude de Michel del Castillo : « Dona Leon, la madeleine des bobos »(sic), que l’on peut trouver sur Internet.]

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Donna Leon nous a habitué à bien mieux, elle nous doit une revanche.

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Merci le Vert Lisant!

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