[Lis] La longue marche du juge Ti, Frédéric Lenormand – Par le Vert Lisant

 jardinchinois

En guise de préambule

Connaissez-vous le juge Ti qui, en Chine, devint ministre de l’impératrice Wu Zetian? Ce magistrat possédait un remarquable esprit de déduction, si remarquable qu’il fit l’objet de récits chinois. L’excellent sinologue (et diplomate) Van Gulik découvrit, un peu par hasard, trois de ces récits policiers réunis dans un recueil : « Dee Goong An » qu’il traduisit sous le titre : « Celebrated cases of juge Dee ». Il s’en inspira pour rédiger une série de romans policiers dont le juge Ti était le héros et où la perspicacité de ce dernier était mise à l’épreuve. Ce sont de solides intrigues classiques, sérieuses, et où la connaissance étendue de l’auteur fit merveille, sans céder au pédantisme ou au pittoresque.

Lorsque Lenormand reprit, à son compte, le personnage du juge Ti, il provoqua une levée de boucliers. Les fidèles de Van Gulik crièrent au sacrilège, ce n’était plus « leur juge Ti ». ils étaient à la fois indignés et mécontents.

Ils avaient bien tort.

Lenormand fait vivre, au juge Ti, des intrigues tout aussi bien conçues, dans un cadre chinois tout aussi exact mais sur un tout autre ton, dans un tout autre style : plus léger, pétri d’une douce ironie tempérée par un humour qui procède aussi bien des situation que des réflexions du juge ou de ses proches ou, encore, de la voix « off » de l’auteur.

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Commentaire.

Dans ce dernier roman, le juge Ti est devenu le chef de la police de Tch’ang-ngan, la capitale d’un monde où règne l’impératrice Wu. Mais sa préoccupation du moment, oh combien peu gratifiante, est de débusquer les commerçants qui stockent des légumes et, profitant d’une disette générale, spéculent sur les prix. Aussi croit-il bon d’adresser, en termes diplomatiques, une missive à l’attention de l’impératrice afin que, dans « sa grande sagesse », elle prenne les décisions pour que chacun puisse se nourrir à sa faim. Qu’a-t-il fait là ?

Il a, par ailleurs, d’agréables projets : Dame Lin, sa première épouse, a songé qu’il était temps de marier la cadette, Petit Trésor. Et quoi de mieux que d’unir leur honorable famille à celle, non moins honorable, du sous-ministre de l’intérieur qui possède une somptueuse demeure et un tout aussi somptueux parc où elle se voit déjà promener. Charité bien ordonnée…. Mais, pour mettre les chances de son coté quoi de mieux que de faire participer Petit Trésor à une cérémonie donnée en l’honneur de l’impératrice. Le sous ministre qui la verra danser ne pourra qu’être conquis. Qu’a-t-elle pensé là ?

Le juge Ti, qui a reçu l’insigne honneur d’assister à cette cérémonie auprès de son sous-ministre, ne doute pas qu’il doit cette faveur à sa missive et qu’elle a retenu l’attention de l’impératrice. Mais, là, c’est pour apprendre que « dans sa grande sagesse » celle-ci a déterminé que ce n’était pas la nourriture qui manquait mais bien qu’il y avait trop de gens. Aussi, 300.000 personnes devront quitter la capitale pour se rendre à Luoang. Une promenade de santé de … 387 Km !!!

Pendant ce temps là, Petit Trésor qui, après sa prestation, s’est indûment attardée pour voir celle des jeune gens a remarqué un svelte et beau danseur de sabre pour qui elle éprouve, de suite, un tendre sentiment.

*

A présent, l’on tire au sort les noms des familles qui devront quitter la capitale sous peine des plus sévères sanctions. Parmi les heureux élus : la famille Tcheng à laquelle appartient le danseur de sabre. Et, aussi, par le plus grand des hasards, la famille Li, celle-là même qui avait été écartée du pouvoir mais qui pourrait bien songer à y revenir ! Décidément, grande est la sagesse de l’impératrice, surtout quand elle fait truquer le tirage.

Les princes font valoir que gagner Luoang parmi toute cette foule ne que peut être que dangereuse, surtout pour eux. Le juge Ti comprend que lui aussi (et sa garde) sera du voyage.

Petit Trésor a non seulement appris que son danseur de sabre devait la quitter mais, encore, qu’on voulait la marier à un inconnu. Du coup, elle fond en larmes, s’enferme dans sa chambre et décide de prendre, elle aussi la route pour aller retrouver l’élu de son cœur et l’épouser.

Elle va, rapidement, être poursuivie par Dame Lin qui s’est aperçu de sa disparition, s’est lancée à sa poursuite et est bien déterminée à lui infliger un châtiment à la hauteur des désagréments qu’elle subit le long de la route

Et voilà les problèmes qui s’accumulent sur la tête du juge !!

Mais il y a plus : la personne du général, borné, qui avec son escouade, ouvre la voie en suivant un itinéraire qu’on lui a imposé, qui est des plus dangereux et qui va provoque la fin tragique de plusieurs malheureux. Aussi, lorsque l’escouade, négligeant un gué, s’aventure sur un pont – quelque peu saboté – cela se termine dans l’eau. Le général est sauvé de la noyade, mais lorsque,le lendemain, remis de ses émotions, il prétend reprendre la suite des opérations et son itinéraire, le juge Ti trouve un argument frappant (et contondant) pour le convaincre de prolonger sa convalescence. Et le juge de se renseigner et de choisir, illico, un itinéraire nettement plus sûr.

Et Petit Trésor ? Elle n’a été que trop heureuse de troquer ses luxueux vêtements pour des hardes appropriées à la marche, puis d’être prise sous l’aile protectrice d’une habile cuisinière. Qui reconnaîtrait encore dans ce souillon obéissant, celle qui pomponnée ne prétendait ne lever le petit doigt pour rien au monde ? C’est fort simple, Dame Lin qui la croise se persuade, après un moment d’hésitation, que ce ne peut être elle !

Dame Linn !! A l’occasion d’une halte, elle croit avisé de se présenter auprès « du général qui sûrement doit savoir où se trouve son juge de mari ». Mauvaise idée ! Le général qui voit en elle l’épouse d’un « démon frappeur », s’efforce de la retenir tout en appelant la garde. Dame Lin décide, elle aussi, que le général a besoin de plus de repos et son argument est, lui aussi, percutant.

Pendant que tout cela se déroule, notre cuisinière s’est mise à fristouiller près de la tente d’un prince qui, « par l’odeur alléché », lui demande à goûter ses plats. Reçue, sans méfiance, elle profite de la situation pour occire l’imprudent. Puis rapidement déguisée en marchande de parfums elle joue, peu après, le même tour à un autre prince. Il y a du complot dans l’air et le juge Ti est confronté à un nouveau problème, policier cette fois-ci.

Et Petit Trésor ? Elle avait trouvé son beau danseur de sabre et filé le parfait amour avec lui. Mais, hélas, ce n’est que pour se rendre compte, lorsqu’il s’enfuit avec la meurtrière – que le juge vient de démasquer – qu’il faisait partie du complot et entretenait avec cette dernière d’étroits liens.

***

Enfin, tout finit bien. Toute la famille se retrouve, Petit Trésor se fait pardonner, et l’on arrive à Luoang. Un sous-ministre furieux, attend le juge Ti : cet incapable ne lui ramène-t-il beaucoup trop de monde, beaucoup, beaucoup plus qu’il n’escomptait !! Pourquoi n’a-t-il pas perdu plus de gens, en cours de route, pourquoi a-t-il modifié l’itinéraire ? Car, lui, il n’a fait construire que 100,000 logements : Luoang est une ville de parcs, dont le sien, somptueux, et il est impensable de sacrifier tout cet espace pour des habitations. Il en est à débiter ses reproches quand, deus ex machina, apparaît l’impératrice Wu qui, « dans sa grande sagesse », a décidé de faire de cette ville sa nouvelle capitale …où tout le monde doit pouvoir se loger. Adieu les parcs, adieu le sous-ministre, adieu le mariage projeté, aussi, et pense Dame Lin, adieu les agréables promenades qu’elle envisageait.

Et petit Trésor ? Le juge Ti lui trouve et donne un bon mari, en l’occurrence son secrétaire qu’il nomme « juge » aussitôt. Et comme ce dernier lui fait remarquer qu’il ne connaît rien en droit civil, Ti le rassure, il aura deux assesseurs qui ont l’habitude. Sans que l’on sache, dit l’auteur, s’il voulait dire, par là, qu’ils avaient l’habitude des dossiers ou celle de recevoir des juges ignares.

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« La longue marche du juge Ti n’est absolument pas un roman policier où la solution se dévoile en fin d’ouvrage ; il s’agit d’une narration par épisodes, allant de rebondissements en rebondissements, les uns pittoresques, les autres dramatiques sans que, là, l’auteur ne cède à la facilité du tragique. Dans ce livre, pour une fois, l’aspect policier est, donc, relégué fort à l’arrière plan. Certes les comploteurs réalisent leurs méfaits, certes, ils sont découverts, c’est la loi du genre mais l’important, ici, est cette invraisemblable marche avec ses chausse trapes, avec Petit Trésor tout à son naïf romanesque, avec Dame Linn lancée, aventureusement, à la recherche de la cadette et surtout avec un juge Ti plus déterminé et plus perspicace que jamais.

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Dernières remarques

L’habileté de Lenormand est de mêler, comme à chaque fois, faits réels et fiction. L’impératrice Wu a bien existé, elle s’était emparée du pouvoir par intrigues, ruse et violence ; elle craignait bien les complots que les Li (sa belle famille) auraient pu ourdir. Elle a bel et bien décidé ce déménagement de population et de faire de Luoang sa nouvelle capitale. Le reste est l’heureux fruit de l’imagination de l’auteur.

Le dernier « juge Ti » est, ici, fidèle aux autres romans où Lenormand met en scène les tribulations du magistrat. Toute la série est rédigée avec cette même verve assaisonnée d’une bonne dose d’humour. Ajoutons que, toujours dans le même esprit, l’auteur a entrepris de rédiger deux autres séries : « Voltaire mène l’enquête » et « Les mystères de Venise ». Je vous les recommande, aussi, sans hésitation.

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Merci le Vert Lisant! 

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