[Lis] Ay, Paloma, Rosetta Loy – Par le Vert Lisant

aypaloma

Un livre rare qui tranche avec la production romanesque à laquelle les éditeurs nous ont que trop habitués. A l’origine, « Ay, paloma » est une chanson ancienne et très populaire auprès des populations de langue espagnole. La version originale se chante sur un air doux et langoureux:

« Une colombe blanche comme neige

Blanche comme neige. Oui, petite mère,

M’a piqué au cœur. Comme cela fait mal,

Oui, petite mère, comme cela fait mal… » (traduction)

C’est le disque qu’écoute, à satiété, des jeunes gens logés dans le Grand Hôtel Brusson niché dans la vallée d’Aoste et où se sont réfugiés quelques familles bourgeoises fuyant la ville de Rome à présent sous les bombes des Alliés. Ici les rumeurs de la guerre ne trouvent qu’un écho lointain et la vie est insouciante. Pourtant, le destin finit toujours par être le plus fort et rattraper ceux qui croient y échapper.

Le récit est court, à peine 72 pages, et dense. Il se déroule dans un laps de temps très bref, un mois et demi seulement: du début du mois d’août à mi-septembre 1943.

Tout se passe sous le regard extérieur et lucide de Paula, la narratrice, une gamine de 12 ans qui détaille minutieusement le physique, les attitudes et les actions de ce microcosme. Elle est quasi exclue, sinon ignorée, par ses deux soeurs et par cette bande de jeunes réduits à l’oisiveté et qui trompent leur ennui en jouant des parties de tennis, en écoutant et réécoutant : « Ay, paloma » ou en se distrayant dans le vaste sous-sol vide de la maison de Paola, une de leurs amies.

Et puis arrive l’inattendu : la destitution du Duce, le 8 septembre. Dans l’hôtel, tous se réjouissent espérant une fin proche des hostilités, tous sauf madame Brazzoduro une fasciste « qui ne retourne pas sa veste » et son fils Giorgio qui finira par crier à la trahison. Mais si l’Italie signe un armistice, c’est pour voir les régions du Nord et du Centre envahies par les Allemands.

C’est, aussi, la fin de la vie dolente, insouciante et oisive de ces jeunes gens, une existence faite de petits incidents qu’ils gonflaient à la hauteur d’événements, où l’on jouait au tennis, à être vaguement amoureux, à s’égratigner… Le groupe ne va pas se tarder à se disloquer au fur et à mesure des départs. Trois d’entre eux, Ettore, Giorgio, Pirro vont passer subitement de l’adolescence à l’âge adulte, frappés par le sort: l’un est juif, le second est fasciste, le troisième devient résistant et républicain. Leur destinée est scellée, elle sera tragique.

La romancière ramasse, dans ce récit dense et court, les thèmes qui reviennent de manière obsessionnelle dans son œuvre: l’Italie en guerre, le fascisme, le sort des juifs,l’incommunicabilité des êtres, les méprises, le malheur, le mal. Pourtant le récit ne sombre pas dans le drame et ne s’affiche pas comme un manifeste: les faits sont simplement exposés, ils sont là parce que c’est le destin qui se joue et qu’ils doivent arrivés. La narration est sobre, tantôt objective devant les êtres ou les événement, tantôt teintée de romantisme devant le spectacle de la nature. Elle est soutenue par un très beau style.

A la fin du récit, l’on comprend la raison du titre: la chanson n’a pas été choisie au hasard, les paroles deviennent le symbole tout à la fois d’un univers paisible (paloma) et de la douloureuse fatalité (como me duele).

« Ay Paloma » n’est pas un de ces romans de vacances, sitôt lu, sitôt oublié, c’est une œuvre courte, intense et dépouillée, très certainement autobiographique; un instantané d’une période révolue mais qui semble toujours vivre dans l’esprit de l’auteur.

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Merci le Vert Lisant!

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