[Lis] A propos du roman nordique et de La faille de Hening Mankell – Par le Vert Lisant

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Avec L’homme inquiet, Mankell faisait mourir son très populaire commissaire Wallander. Ce dernier nous revient dans  La faille, une série de récits courts le montrant à ses débuts comme policier. D’abord simple agent de la circulation, il finit par intégrer la brigade criminelle. L’un de ces récits donne son titre à l’ouvrage et il est à l’origine de quelques et simples réflexions sur le « roman nordique »

Bien que précédé par divers ouvrages et par divers auteurs, le roman policier nordique ne fait réellement son apparition qu’en 1965 : Sjöwall et Wahlöö écrivent, à quatre mains, des romans policiers mettant en scène l’inspecteur Martin Beck. Ils publieront, ainsi, une dizaine de livres où, déjà, ils se livrent à une critique de la société – suédoise dans ce cas-ci. Mais le succès ne vint qu’en 1973, lorsque Henning Mankell publia son premier « Wallander ». Et depuis ce succès ne s’est jamais démenti. Pourtant, il règne dans ces ouvrages nordiques une atmosphère inquiète, sombre et tourmentée. Non pas à la manière des romans policiers américains « noirs », où la nuit est épaisse, les jeunes femmes éplorées ou vénéneuses, les flics odieux et où le détective, un privé bien évidemment, manie aussi bien le revolver que la bouteille de whisky. Non, tout se passe dans un univers « banal ». Wallander, par exemple, est commissaire dans Ystad, une petite ville d’environ 18.000 habitants. C’est un homme « normal », légèrement déprimé, mangeant mal, divorcé, ayant une relation conflictuelle avec sa fille Linda et parfois pris par des problèmes familiaux quand une enquête ne l’accapare pas. Les inspecteurs du commissariat ont chacun leur caractère, une vie familiale, des problèmes quotidiens … Et pourtant, il se dégage de ces romans nordiques comme un sentiment diffus de fatalité et de mal être. Ce n’est pas que les crimes y soient plus odieux qu’ailleurs ou qu’autrefois, Mankell le fait remarquer : le mal subsiste toujours, seul le mode opératoire se modifie.

Alors, d’où vient ce malaise ?

Il y a, d’abord, que ces romans mettent en évidence le problème du manque de communication. Dans un de ces romans, le commissaire, malgré l’insistance de ses enfants, refuse de rencontrer l’épouse dont il a divorcé : il n’a rien à lui dire, répète-t-il. Et c’est vrai : mis, finalement, en présence l’un de l’autre, le couple se mure dans le silence, dans une non-communication. Wallander ne comprend pas sa fille et leurs conversations tournent, à chaque fois au fiasco. Il déteste tenir des conférences de presse, surtout quand, de l’enquête, il n’y a rien à dire de neuf. Des années auparavant, lorsqu’il avait annoncé à son père qu’il voulait entrer dans la police, cela avait déclenché et l’incompréhension et une violente dispute qui « avait cessé de façon abrupte. Le père s’était muré dans un silence hostile ». Wallander a beau lui donner de temps en temps un coup de fil ou passer la soirée à jouer aux cartes, avec son père, leurs relations sont marquées par la mésentente et l’exaspération. Une fois, Wallander, hors de lui projette d’adopter cette attitude  : « Il lui aurait annoncé qu’à cet instant, le contact est rompu entre eux. Plus de soirée de poker, plus de coups de fil, plus rien » Remarquons, en outre, que père, qui gagne sa vie comme peintre, ne communique pas non plus avec la nature : il peint sempiternellement les mêmes couchers de soleil avec ou non des coqs de bruyère.

Åke Edwardson, met en scène, dans la ville bien réelle de Göteborg, le chic commissaire Winter dont il souligne ce trait de caractère : « La solitude n’avait jamais été un problème pour lui. Au contraire, il préférait sa propre compagnie à celle des autres. Il pouvait très bien se parler à lui-même si d’aventure il éprouvait le besoin d’entendre une voix humaine le soir. »

Camilla Läckberg, elle, situe ces romans dans la petite ville côtière de Fjällbacka à 2 heures de route de Göteborg. Dans «La sirène», elle met en scène Christian Thydell qui publie son premier roman. Le soir de la sortie de son livre, lors de la conférence de presse, il s’effondre en public , il vient de recevoir une lettre de menace : encre noire et courte phrase : «tu ne les mérites pas». Patrick Hedström, qui enquête, finit par arracher au romancier cet aveu : cela fait un an qu’il reçoit, sans rien dire, ce genre de lettres. En fait depuis l’écriture de son livre. Mais, il n’est pas le seul dans ce cas. D’autres habitants de Fjällbacka ont reçu ce même type de correspondance sans qu’ils en aient soufflé mot à quiconque. Être interrogé à la télévision est pour Christian, un véritable supplice. De plus, il tait son passé, même à son épouse. Et enfin, malgré l’insistance de son agent littéraire, il refuse de faire la promotion de son livre et se mure dans le silence. Ajoutons, dans ce livre, le commissaire  Melberg qui parle pour ne rien dire et Ericka, l’épouse de Patrick qui, elle, décide d’aller enquêter sur cette affaire, et ce, sans en avertir son mari.

Et puis, le problème du racisme, qui est aussi soulevé dans ces ouvrages, contribue à créer cette atmosphère lourde et inquiète. Lors d’une interview accordée à la journaliste littéraire Martine Laval, Mankell s’exprimait à ce sujet : « Dès 1989, j’étais hanté par la xénophobie galopante. Le racisme est un crime. Et qui dit crime dit roman policier. Il me fallait donc un détective. Le polar est le genre littéraire idéal pour mettre en scène les dysfonctionnements de notre société, sans pour autant tomber dans le manichéisme. » Ainsi, dans « Meurtrier sans visage », un homme est assassiné et son épouse moribonde ne dit que « étranger ». Cela suffit pour déclencher un mouvement violent à l’égard des émigrés parqués non loin, sans espérance, dans des campements provisoires.

Arnaldur Indriason aborde franchement ce problème dans « Hiver arctique ». Elias un gamin de 12 ans, d’origine thaïlandaise est retrouvé assassiné. Le commissaire Erlendur mène les investigations. Mais la mère, séparée de son mari islandais, refuse pratiquement de s’exprimer, même avec l’aide d’une interprète ; elle finira, d’ailleurs, par se cacher, elle et son fils aîné, notamment pour éviter les questions. L’enquête le conduit dans l’établissement qui scolarisait l’enfant. Le professeur Kjartant lui déclare, sans ambages, à propos du crime : « Ce n’était qu’une question de temps ….On ne devrait pas laisser ces gens-là entrer dans notre pays, continua-t-il. Ils ne font qu’engendrer de la violence. Il fallait que ce genre de choses arrive tôt ou tard. Qu’il s’agisse de ce garçon-là dans cette école-là, dans ce quartier-là, à ce moment-là, ou d’un autre garçon à un autre moment … ne change rien à l’affaire. Cela serait arrivé et arrivera à nouveau. Soyez-en sûr!» et d’ajouter, peu après, lorsque Erlender l’interroge sur cette phrase : « A quoi d’autre peut-on s’attendre en laissant toute cette clique s’installer ? A ce que tout aille pour le mieux ? Nous ne sommes pas préparés à affronter ça ».

La mère, thalandaise, de Kari un condisciple d’ Elias donne une clé de compréhension, lorsqu’elle répond à Sigidur Oli – un autre enquêteur : « C’est peut-être compréhensible dans un certaine mesure. Les Islandais sont peu nombreux, ils sont fiers de leur histoire et de leur culture qu’ils veulent préserver. Leur petit nombre les rendent perméable aux changements. Puis voila que les émigrés arrivent pour tout flanquer par terre ».

Si les romans qui mêlent les problèmes de l’incommunicabilité au racisme ne sont pas si rares que cela, il existe dans le roman nordique, des petites touches, de courtes réflexions qui expliquent ce sentiment de malaise et de mal-être que nous avons signalé en début de texte : il s’agit bien de la crainte du changement ou l’appréhension devant une société que l’on croit se transformer en mal. Dans une interview donnée à Mikaël Demets (Evene), Indröason remarque : «  …beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société. Très peu de choses répréhensibles se produisaient, et le peu de faits divers ne pouvaient pas donner lieu à des histoires policières ». De son côté, Wallander se plaint d’un pays où la police manque de plus en plus de moyens, est en butte aux réformes, absurdes à son estime, venues de Stokholm, alors que la société devient de plus en plus violente : personnalité corrompue (comme l’est dans « Le guerrier solitaire »  Gustaf Wetterstedt, ancien ministre de la justice), assassinats non résolus (à l’exemple de celui du premier ministre Olaf Palme), drogue, jeunesse déboussolée, crime crapuleux…On le sent fatigué et démoralisé lorsqu’il avoue : « « ….la Suède qui était la sienne, où il avait grandi, ne reposait pas sur des fondations aussi solides qu’on le pensait. En dessous, il y avait des sables mouvants. Le pays s’effondrait tout autour de lui comme un gigantesque assemblage d’étagères ». Elle est devenue « …un pays dur et brutal… » et d’ajouter, dans « La faille » : « Que se passait-il ? Une faille souterraine avait brusquement fait surface dans la société suédoise… D’où venait-elle ?…la faille se manifestait sous la forme d’une brutalité aveugle. D’une violence gratuite » et puis, un peu plus loin : «  Quelque chose a changé, le chaos déborde nos frontières ».

*

Au fond, le roman nordique montre, en filigrane, un sentiment de mal-être, voire de souffrance face au hiatus, ressenti tragiquement, entre une société d’autrefois idéalisée et celle, présente, où l’on croit que les valeurs et les repères de jadis disparaissent, que le ciment qui la fondait s’est brutalement désagrégé et où l’on estime avec mélancolie ou frustration que, déboussolée, elle progressera vers un avenir encore plus sombre.

****

Pour en savoir plus :

Pierre Grimaud,  Henning Mankel et la série policière sur Kurt Wallander : quelle est sa critique de la société suédoise ?, Paris, 2003 (Thèse)

Sur le site du « Vent sombre, chronique du noir », Sjöwall et Wahlöö,Le roman d’un crime, Introduction, s.l.s.d.

Thierry Maricourt, Dictionnaire du roman policier nordique, Paris, Belles lettres, 2010

Merci mille fois, le Vert Lisant!

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