[Lis] Club Dumas, Arturo Pèrez-Reverte – Par le Vert Lisant

dumas

Comment rendre compte d’un roman aussi complexe que le « Club Dumas », à ce point compliqué qu’il a rebuté plus d’un lecteur qui dénonce une œuvre au récit confus, embrouillé, voire obscur. Il faut avouer que l’auteur n’a pas ménagé les effets déconcertants et qu’il s’est ingénié à dérouter le lecteur.

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D’abord tout y paraît en double (effet de miroir)mais si étroitement imbriqué que l’on se perd en fausses pistes et faux semblants. Pour commencer, le roman est raconté par deux narrateurs ; il y a d’abord un certain Balkan qui dit « je » : « Je m’appelle Boris Balkan,…Je fis la connaissance de Lucas Corso un jour qu’il vint me voir Le vin d’Anjou sous le bras.. ». Mais Balkan cède sa place, au bout de quelques pages, « …quand tout fut terminé, Corso consentit à me raconter le reste de l’histoire… » pour nous faire passer à un récit classique, celui où l’écrivain dit « il » à propos de ses personnages et de leurs faits. (Pour ne rien simplifier, Balkan interviendra encore à deux reprises, dans le cours du récit, prenant la parole comme narrateur « omniscient ».)

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Un mot d’explication, avant de poursuivre : Corso est un « chasseur de livres rarissimes »  soit pour le compte d’un libraire soit pour celui d’un bibliophile passionné. Les moyens employés ne sont pas toujours honnêtes, cela va sans dire, et les montants d’argent mis en jeu tant pour la recherche que pour l’achat ne semblent pas avoir de limites s’il s’agit de se procurer, par exemple, une première édition 1456, avec marges non rognées par le relieur, d’un ouvrage avidement recherché, et de s’assurer qu’il est authentique.

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Essayons, à présent, de voir clair, dans un récit en patchworks, quitte à sauter des événements qui semblent « accessoires » (mais le sont-ils?) et dont nous parlerons plus loin.

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Corso a deux affaires sur les bras. Il y a d’abord les 9 pages du « Vin d’Anjou », qu’il a montrées à Balkan. Elles ont été achetées par le libraire La Ponté à un certain Talandier, un éditeur fortuné mais ….que l’on a retrouvé pendu quelques jours après cette vente. Ces 9 pages font-elles parties des « Trois mousquetaires » et surtout sont-elles de la main d’Alexandre Dumas ? Car elles se composent de deux types de papier et de deux sortes d’écritures. Sur les conseils de Balkan, Corso devra se rendre à Paris consulter un graphologue, un certain Achille Replinger, spécialisé dans ce genre d’examen.

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Mais cela tombe bien pour Corso, car le richissime Varo Borja l’a chargé d’un autre travail d’identification : il détient un ouvrage dit « Les neuf portes » (De Umbrarum Regni Novem Portis ) publié, à Venise, par un certain Aristide Torchia, livre qui était supposé permettre d’invoquer le diable. En 1667, Torchia sera condamné au bûcher et l’édition détruite, mais avant de périr l’imprimeur jura qu’il ne restait qu’un seul exemplaire de cette œuvre, et un seul.

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Borja, grand collectionneur de livres rarissimes voués à l’occultisme, a des doutes sur l’authenticité de l’ouvrage qu’il détient, car il en existe un autre exemplaire à Lisbonne dans la collection Fargas et un autre à Paris, à la fondation Ungern. A Corso de démêler ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas, peu importe la dépense.

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La démarche serait simple si elle n’était contrecarrée par des personnages véritablesdoubles des « fourbes » des « Trois mousquetaires ». Il y a d’abord la sulfureuse veuve de Talandier, qui veut ravoir par tous les moyens les « neuf pages » Elle n’est pas sans rappeler Milady de Winter et, d’ailleurs elle est, elle aussi, marquée par l’infamante « fleur de lys ». Et puis, il y a son sbire : un individu louche au visage balafré que l’on peut aisément identifier, chez Dumas, au comte de Rochefort, chargé des basses besognes par un Richelieu amateur de livres occultes (1). Corso va souvent rencontrer ce personnage pour, à chaque fois, le ressentir comme une obscure menace.

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Corso se rend d’abord, en train, à Lisbonne pour découvrir que Fargas vit dans une demeure en ruine mais qu’il est en possession d’une collection d’œuvres rarissimes dont chaque exemplaire vaut une fortune. Il est régulièrement contraint, avoue-t-il, de vendre un ouvrage, afin de survivre, mais, à chaque fois, c’est comme si on lui arrachait le cœur. Il possède bien un exemplaire des « Neuf portes » qu’il serait prêt à négocier. Après bien des réticences il finit par accepter que Corso compare, dans un de ses bureaux, son édition avec celle de Borja,

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Commence, pour Corso, un travail de bénédictin, car il faut tout comparer page par page. Mis à part de faibles détails, comme il est normal, l’œuvre possédée par Fargas est authentique. Cette découverte le surprend jusqu’au moment où lui vient « l’illumination » : les neuf gravures qui ornent chacun des livres ne sont pas parfaitement identiques : dans cet exemplaire, par exemple, un vieillard tient des clefs dans la main gauche et, dans celui-là, dans sa main droite. Corso dresse un tableau et y note toutes ces différences.

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Le lendemain, quand il veut retourner chez Fargas pour acheter cet exemplaire des « Neuf portes », une jeune fille qu’il avait déjà remarquée à Paris puis dans le train le menant au Portugal, qui prétend habiter 223b, Baker street et se nommer Irène Adler (2), le met en garde : Fargas est mort et Corso fait un excellent suspect. Ce dernier découvre, en effet, un cadavre noyé dans la piscine de la demeure et le volume des « Neuf portes » presque entièrement brûlé dans le foyer d’une cheminée. Il en ramasse ce qui peut être sauvé. Et puis, en toute hâte, c’est la fuite pour Paris, en avion cette fois, et toujours avec cette jeune fille qui se prétendait fauchée mais qui – avec quel argent ?- a acheté les billets.

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Reste à voir si les 9 pages du « Vin d’Anjou » sont authentiques. Et, à Paris, qui mieux que les deux frères Ceniza pour rendre un avis autorisé. Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas leur faire expertiser l’exemplaire de « Neufs portes ».

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Pour les neuf pages, il n’y a aucun problème, l’écriture de Dumas est authentique, l’autre, est celle de Maquet, son collaborateur. Quant aux « Neuf portes », un examen minutieux atteste de son authenticité.

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Corso se rend, alors, à la fondation Ungern, la plus riche bibliothèque en ouvrages consacrés à l’occultisme, et où se trouve le troisième exemplaire des « Neuf portes ». Là, aussi, Corso se livre à un examen minutieux, là aussi il décèle dans les neuf planches des détails qui ne correspondent pas avec celles de deux autres éditions. Là, aussi, il dresse un organigramme reprenant les différences ? Ainsi, donc, Torchia a dit vrai : il ne reste qu’un exemplaire mais tous les indices ont été répartis en trois volumes dont seule la réunion permet d’ouvrir les « neuf portes ». Le lendemain, il apprend qu’un incendie a ravagé cette bibliothèque et que la baronne Ungern y a trouvé la mort. Corso sème les cadavres derrière lui.

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Et puis, après quelques épisodes de peu d’importance, du moins en apparence, vient le dénouement de l’une et l’autre intrigue ; une fin que beaucoup de lecteurs ont trouvé très décevante, à juste titre. Pour les fameuses 9 pages du « Vin d’Anjou », le titre du roman donne la clé de l’énigme, où l’on découvre que les « méchants » ne sont pas tels que l’on pouvait croire. Quant à l’ouverture des « 9 portes » par Borja, à qui Corso a remis son organigramme, le suspense restera entier.

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Comme je l’ai dit, en introduction, l’ouvrage est déroutant, entrecroisant deux histoires que l’on pourrait croire liées – tant l’auteur le laisse supposer, alors qu’il n’en n’est rien – mêlant intrigue policière et occultisme. A cela, il convient d’ajouter que le cours du récit est interrompu par des « ex-cursus » brillants : comme l’analyse du personnage de d’Artagnan ; comme les relations entre Dumas et son collaborateur Maquet ; ou, encore, comme les erreurs historiques faites par Dumas tant dans « Les trois mousquetaires » que dans les romans qu’il lui a donné comme suite. Enfin, chez les frères Ceniza, nous avons une longue explication sur les moyens d’authentifier une œuvre, sur la façon -indétectable- d’effacer dans les livres les cachets de bibliothèques ou de possesseurs et, enfin, sur la manière de réaliser un faux si parfait qu’il en devient une œuvre d’art.

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Mais, ces défauts, en sont-ils? L’auteur n’a-t-il pas pris l’option de mystifier le lecteur ? De le lancer dans de fausses pistes ? D’exaspérer son impatience par des digressions qui révèlent la finesse de ses analyses et de son érudition ? N’a-t-il pas voulu vaincre les difficultés d’une écriture « baroque » au sens où y règne l’illusion souvent perpétuée par des changements d’intrigues, par des digressions, par de faux semblants, par des effets de miroirs où les personnages ou les choses ne sont pas tels qu’ils apparaissent.

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Si vous n’avez pas peur d’être totalement déconcerté, si vous ne craignez pas d’aborder un livre où l’intrigue par en tout sens, l’ouvrage est brillant, il vaut, assurément, le détour et il relègue aux oubliettes tous ceux qui font d’un occultisme racoleur et de pacotille leur fonds de commerce.

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  1. L’auteur confond-il le cardinal de Richelieu (qui interdit l’alchimie, moyen commode pour se procurer des poisons) avec son petit-neveu qui, lui, fut soupçonné de pratiques occultes.
  2. Baker street, c’est évidemment là où demeure Sherlock Holmes, mais Irène Adler est la seule femme qui ait réussi à éventer les plans du détective. L’on voit, ici, un exemple de contradiction intentionnelle voulue par l’auteur.

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Merci, cher Vert Lisant!

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