[Lis] A propos du roman « L’Etat Sauvage » de Lalonde : 1. Une introduction au roman québécois, par Le Vert Lisant

Bibliothèque Nationale du Québec - Photographe: James Dow

Bibliothèque Nationale du Québec – Photographies de  James Dow

 Bonsoir à tous! Je suis très heureuse de vous retrouver aujourd’hui pour vous présenter la première partie de la captivante étude menée par le Vert Lisant à propos du roman québécois… Excellente lecture et à bientôt!


  Pourquoi connaissons-nous si mal le roman québécois ? Pourtant, il suffit de consulter les catalogues des maisons d’édition canadiennes-françaises pour constater qu’il ne manque pas d’œuvres souvent de qualité. Pourquoi est-ce dans la page littéraire du site internet du « Devoir » de Montréal que j’ai découvert ce roman de R. Lalonde et non dans celle d’un quotidien belge ou français. Vraisemblablement, comme le souligne Isabelle Daunais dans : « Le roman sans aventure » parce que :

      … la littérature québécoise se faisait… d’abord pour elle-même et par elle-même , et qu’ainsi, elle se suffit à lui-même (sic) sans rechercher, à tout prix, une reconnaissance internationale

     Elle s’est, en quelque, sorte marginalisée de son propre chef. Et, même lorsque le récit vise à l’universel, il reste le reflet d’une société que, d’ici, nous avons du mal à appréhender.

     Pour mieux comprendre la complexité de l’ouvrage de Robert Lalonde, je crois qu’il est nécessaire, sans prétendre à l’exhaustivité, par la force des choses, de l’inscrire dans l’évolution sociale et littéraire du Québec

  *

 

 

 – Introduction

 

 

     En 1763, la France, préférant garder ses îles productrices du sucre de canne, céda définitivement le Canada à la Grande-Bretagne. A coté d’une population francophone, des migrants anglophones s’installèrent dans une région correspondant, grosso modo, à l’Ontario, si bien que le gouvernement britannique finit par diviser le territoire en Haut Canada et Bas Canada. Des maladresses successives de la part des gouvernements anglais entraînèrent en 1837 un mouvement de révolte, faible chez les anglophones, plus virulent chez les Québécois. Après les avoir réprimés, le gouvernement envoya Lord Durham chargé d’examiner la manière de traiter les Canadiens français. Dans le rapport qu’il fit, il suggéra de fusionner le Haut et le Bas Canada et de « noyer » les Canadiens français dans une large population anglophone d’immigrants. Ainsi, affirma-t-il, ils s’assimileraient, d’autant mieux, qu’il voyait en eux « un peuple ignare, apathique et rétrograde ».

     Les Canadiens français réagirent, en, d’une part, s’accrochant à leurs valeurs : la foi et la langue français et, d’autre part, en s’étendant vers le nord créant un territoire qui se peuplerait grâce à ce que l’on a appelé : « la revanche des berceaux » : des familles nombreuses comptant parfois jusqu’à 8 enfants devaient contrer l’implantation massive de colons anglais. Il n’est donc pas étonnant que le terme qui désigne (et désigne toujours) le fermier est celui de : « habitant ». L’abbé Casgrain en publiant, en 1866, « Le mouvement littéraire au Canada » impulsa la production d’œuvres patriotiques, qui vit naître : le roman de la terre. Comme le souligne Jean-François Tremblay :

 

                          Le roman du terroir, l’idée de fidélité à l’agriculture est, sans cesse, amalgamé à celle de la fidélité à la langue française ainsi qu’aux us et coutumes hérités de la vieille France 

 

    La fin du 19e siècle, vit également, se développer un roman historique puissamment teinté de nationalisme ; il subsista au côté du roman du terroir dont le dernier exemplaire parut, en 1938, avec « Trente arpents » de Ringuet.

     Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, La « terre » céda la place à la « ville ». Alors que jusque-là, le milieu urbain était, dans les œuvres, considéré comme peu attrayant, néfaste ou comme un lieu de perdition, le roman n’éluda plus le fait qu’une grande majorité de Québécois vivait en ville et qu’il existait une population autre que rurale. Ainsi, parut, en 1944, « Au pied de la pente douce » de Lemelin : une chronique paisible des gens d’un faubourg de Québec.

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     Cependant, et jusqu’en 1959, le Québec connut une période de 16 ans sous le gouvernement autoritaire de Duplessis – une période considérée comme celle de la « grande noirceur ». Ces années verront les élites traditionalistes s’opposer aux courants novateurs. Le roman québécois, s’il se met, ainsi, à contester les « valeurs traditionnelles », s’il s’ouvre à l’analyse psychologique, va traduire, aussi, une sorte de repli sur soi (Les chambres de bois de A. Hébert, d’où l’on ne peut s’en sortir qu’en fuyant) ou de pessimisme. Ainsi, Réjean Robidoux note, à propos des romans de A. Langevin, que l’œuvre est marquée par :

               … la solitude ontologique de l’homme. L’unique relation… consiste dans le mal

 

    «  Bonheur d’occasion » (1945) de G. Roy s’inscrit dans ce courant pessimiste. Elle décrit la vie de petites gens de St Henry, un quartier de Montréal, vivant dans un univers commercial et industrialisé, qui les emploie et puis qui les rejette quand ils ne sont plus utiles. « Poussière sur la ville » (1953) de A. Langevin est aussi un roman de l’échec où la ville de Macklin étouffe sous la poussière d’amiante et où Madeleine, l’épouse du docteur Dubois, infidèle à son mari, finira par se suicider.

 

       Autre thème : celui de l’étranger considéré comme une certaine menace contre la « québécitude ». Ainsi, dans « Le survenant » (1945) de G. Guévremont, Voldrichova Berankova remarque :

 

                    Pour le fils et la bru, l’Altérité correspond au contraire à une transgression inadmissible, car l’arrivée de l’étranger dans la famille les a progressivement privés de leurs droits traditionnels. Amable et Alphonsine se sentent tous les deux menacés par le lien de plus en plus fort unissant leur père et le Survenant. Leur réaction ho­stile résulte sans doute de cette peur traditionnelle de l’étranger qui pourrait s’emparer des biens réels ou symboliques des membres d’une communauté.(1)

      En 1960, Jean Lesage met fin aux 16 années de gouvernement Conservateur. Avec lui, débute : la « révolution tranquille ». Il pratique d’importantes réformes économiques et sociales. C’est une époque de rupture où la société se laïcise à grand pas et où le taux de natalité s’effondre brusquement. Cela s’accompagne d’un bouleversement des mentalités avec une forte affirmation de soi en tant que nation distincte, ainsi qu’avec une sorte de révolte contre les conditions économiques dominées par des anglophones (« Nègres blancs d’Amérique » de P. Valière). C’est, aussi, le moment où une nouvelle génération d’écrivains s’inscrivent dans un courant nationaliste. Le roman cesse d’être « canadien-français » pour devenir « québécois ». La tradition est considérée comme un boulet dont on doit, radicalement, se débarrasser. Certains auteurs s’en prennent au français « académique » et opte pour le langage populaire (le joual) ainsi que le préconise G. Godin (dans la revue « Parti pris » de janvier 1965) où il proclame : « … la rédemption du joual est en cours ». D’autres auteurs, peut être sous l’influence du « Nouveau roman », dynamitent et brouillent le récit comme dans « Le libraire » de G. Bessette, ou l’éparpillent en une suite de récits apparemment déconnectés. L’échec du référendum de 1980 (puis celui de 1995) change à nouveau la donne, le roman se dépolitise progressivement, le but de l’auteur n’est plus de créer une littérature « nationale », le français académique fait son retour en grâce, tandis que chez certains se manifeste un certain désenchantement, un certain mal être.

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       C’est, tout à la fois ce mal de vivre qui s’inscrit dans un récit éclaté que l’on retrouve dans : « A l’état sauvage » de Robert Lalonde, ce que nous analyserons par ailleurs.

 

________________________

(1)C’est nous qui soulignons

 

 *

 *  *

Pour en savoir plus :

 

Bessette. G ; Geslin. L. et Parent. Ch., Histoire de la littérature canadienne-française, Québec, CEC, 1968

Biron. M., Le roman québécois, Montréal, Boréal, 2012

Biron. M ; Dumont. F. ; Nardout-Lafarge. E., Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2007

Danais. I., Le roman sans aventure, Montréal, Boréal, 2015

Hayne. David M., Les grandes options de la littérature canadienne-française , in Etudes françaises, vol.1, N°1, 1965, pp 68-89

Hayne. David M. et Tirol. M., Bibliographie critique du roman canadien-français 1831-1900, Toronto, University of Toronto Press, 1968

Robidoux. R. ; Dionne. R. ; Michon. J., Roman de langue française, in Encyclopédie canadienne, 2006

Tremblay, J._F.,  L’agriculturisme et le roman de la terre québécois : (1908-1953), thèse, Chicoutimi, Uqac, 2003

 

Tuchmaier. H., Evolution de la technique du roman canadien-français, Thèse de doctorat, Québec, Université Laval, 1958

Voldrichova Berankova. E ., Identité et altérité dans le roman québécois, Prague, Université de Prague, 2008

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