[Lis] A propos du roman « L’Etat Sauvage » de Lalonde: 2) Une analyse, par Le Vert Lisant

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– Analyse.

 

    « A l’Etat Sauvage » est un roman éclaté en sept récits de longueurs inégales qui se succèdent sans ordre chronologique, mais où la dernière histoire sert de conclusion et donne son sens au titre de l’ouvrage. Leur seul point commun en est le personnage central : un romancier. Les (très rares) commentateurs voient dans cet ouvrage l’histoire d’un écrivain en tournée de conférences, tournée qui l’amène à rencontrer des personnages très « typés ». Ce n’est, certes, pas faux, mais je pense qu’il faut aller plus loin et que la clé de ce roman est donnée dès la première page : « Je ne voyageais pas…je fuyais ». Fuir, mais quel ennemi ? C’est ce que cette analyse se propose de découvrir en examinant, un à un, chaque récit.

    C’est la seconde histoire (Marcher la terre) qui éclaire la première. Le romancier constate que des planches de sa galerie sont devenues dangereuses. Renseignements pris, il s’adresse à un menuisier : Hervé. Celui-ci vient d’autant plus volontiers qu’il pense acheter une « terre » proche de celle de l’écrivain. Il remplace les planches défectueuses, mais, au grand étonnement du romancier, il revient le lendemain : son travail n’est pas fini, dit-il, le bois brut doit être poncé jusqu’à être poli, puis teint, puis verni. Peu après, Hervé l’invite chez lui et, là, l’écrivain découvre une demeure « fignolée » à l’extrême, semblable « à l’intérieur d’une de ces maisons de magazine où l’on ne peut s’imaginer…vivre ». Hervé lui confie qu’il va l’abandonner : il a acheté une « terre », ailleurs, avec une cabane où il s’installera. Mais, avant cela, il va partir en tournée : il va faire ses adieux à chaque membre de sa famille.

     On devine que ce perfectionniste recommencera à bâtir une maison qu’il peaufinera pour l’abandonner et partir ailleurs., qu’il ne s’enracinera pas. L’ironie du sort est qu’il meurt écrasé par un tracteur, l’engin d’un « Habitant ».

    **Il convient de déjà noter l’opposition: « bois brut-bois vernis » et « maison sans âme-cabane »

     Le premier récit (La petite goélette rouge à roulette) voit le romancier prendre le traversier qui mène à l’île où résident des amis. C’est, sans leur dire, une visite d’adieu. [même démarche que celle de Hervé]. Sur la plage, il va à la rencontre de leur petit-fils qui a, disent les grands-parents, un jour, cinq ans et, le lendemain, soixante ; c’est une sorte de Confucius, ajoutent-ils, « que notre mode de vie affole ou déçoit » qui aime être sur la grève avec son « bamion » : une goélette rouge qui est à la fois un bateau et un camion, qui aime à ramasser des couteaux, des crevettes et autres macomes, et qui perçoit des images d’évasion, de bateaux, de grottes, de tunnels qui l’appellent vers un monde qu’il devine plus naturel alors qu’il se sent prisonnier de celui-ci.

    **Ici, à nouveau des  contrastes sont manifestes : « six-soixante » ; « langage d’enfant -propos dignes d’un sage » ; « enfant ‘prisonnier’ de l’île-désir de nature et de liberté »

    La troisième partie (Le vent qui ment) le romancier est en tournée de conférences, autant d’occasions pour lui de présenter son livre. Une tournée qui, à cause des intempéries, est prise à rebours. C’est dans une bien petite ville qu’il atterrit. Il découvre que le chauffeur bénévole mis à sa disposition est « Etienne » un ancien condisciple. La conférence ne se donne, et pour cause, que devant une poignée de personnes ; Etienne questionne l’écrivain, à cette occasion : le roman doit-il dire la vérité ; ce dernier acquiesce. Cependant les retrouvailles vont lentement tourner au vinaigre. Etienne rappelle qu’au collège, c’était lui qui écrivait et qui aurait dû devenir romancier. Autre grief : il se retrouve, à plusieurs reprises, dans les romans de l’auteur qui le fait parler beaucoup mieux que lui, dans la réalité. « Vivre vaut mieux qu’écrire » finit par jeter Etienne à la figure de l’écrivain qui se met en rage et, comme deux frères ennemis, ils en viennent aux mains. Après une sorte de réconciliation, Etienne confie au romancier le classeur contenant ses écrits de jeunesse. Ce dernier les brûle dans un baril au fond de la cour du collège, une manière d’effacer la cause de leur différend et parce que ces pages ne sont que littérature c’est-à-dire vaines paroles.

     **La question que l’auteur pose, ici, est : le roman est-il « vrai », est-il ce miroir que l’on promène le long d’un chemin comme l’affirmait Stendhal ? Lalonde voit le roman comme  une œuvre de fiction où le « vrai » cède la place au « vraisemblable », où la vraie vie s’efface devant « l’histoire », c’est pourquoi Etienne du roman n’est plus ce qu’il est « au naturel », avec son existence propre et sa manière de s’exprimer, il est devenu « autre » : un personnage de fiction au langage relevé.

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     Dans la quatrième récit (Devant l’innocence toute neuve), le romancier retrouve  Bérubé Martin dit « le pêcheur » parce qu’il loue des embarcations aux amateurs d’une partie de pêche. Déjà, jeune homme, il exerçait ce métier avec le père de l’écrivain.  « L’affaire » avoue-t-il « c’est de trouver comment accepter ton innocence envolée ». Et de raconter : un soir on frappe énergiquement à leur porte ; c’est une jeune fille de 17 ans qu’ils ont déjà vu rôder tout près de leur hangar. Elle veut savoir combien coûte la location de la chaloupe, de l’attirail de pêche… Après une semaine où, curieusement, ils languissent d’elle, elle revient. Ils font de nombreuses parties de pêche, interrompues par des semaines où elle est absente. Et puis, lors d’une partie, elle se jette à l’eau. Ils vont finir par la retrouver nue, sur un rocher à fleur d’eau. Ils l’emmènent sur la plage et, là, après s’être énergiquement défendue contre leur désir, elle s’enfuit, se sauvant à travers un épais taillis. Ils vont la chercher, en vain, et passer le reste de la nuit comme ayant tout perdu, comme anéantis. Le lendemain soir, elle revient, le visage égratigné et en sang . « On était bien ensemble » dit-elle « mais j’étais une fille et vous des hommes ; on avait oublié cela » et d’ajouter qu’ils pouvaient garder son attirail de pêche parce qu’elle part résider en ville. Elle reviendra, cependant, presque chaque été, mais dit Bérubé : « … c’était plus pareil. Tu comprends, elle était devenue une femme ».

     **L’on retrouve, ici, entre autres, le thème québécois de la ville qui transforme les êtres; la jeune fille « naturelle » et spontanée devient une autre, c’est-à-dire une citadine, une femme qui n’a plus « l’innocence » de l’enfance, tout comme cette dernière a été perdue pour les deux hommes qui ont rompu, par désir, leur pacte d’amitié avec elle.

    Le cinquième volet (Que viens-tu chercher chez les endormis ?) voit le romancier, toujours en tournée, mais en panne de voiture. Il rêvasse quand une voix l’interpelle : « t’es stâllé, on dirait bien ». L’auteur explique à l’homme qu’il est écrivain, qu’on l’attend à l’aréna d’Amos, que c’est une amie, Marielle, qui est à l’origine de sa venue. Bonne surprise, l’homme, Gilles, est mécanicien, Marielle est sa sœur et son garage n’est qu’à deux kilomètres d’ici. Marielle est professeure dans un Cégep (1), elle écrit des poèmes mais ses livres ne se vendent guère. Le romancier abandonne sa voiture aux bons soins de Gilles qui le conduit jusqu’à la porte de l’aréna. Entre deux tasses de thé, Marielle révèle que son frère a enseigné la philosophie pendant une dizaine d’années avant de tout laisser là pour ouvrir son garage…. Le lendemain, Gilles emmène l’écrivain pour une balade, en voiture, dans une route d’abord austère : entre deux rangées d’épinettes puis qui découvre un site magnifique. Mais là n’est pas le but ; ils poursuivent à pied jusqu’à une sorte de tunnel. C’est, là, dit Gilles qu’il veut être enterré.

     **C’est encore une fois, le problème du langage qui sous-tend ce récit. Gilles a abandonné le parler idiomatique de la philosophie non seulement parce qu’il « ne croit plus aux livres », mais surtout pour revenir à une langue populaire, où français et joual se mêlent, parce que cette dernière est naturelle et vraie, qu’elle est celle de tout un chacun. S’il est devenu mécanicien, c’est pour se confronter à des problèmes concrets, loin des abstractions des philosophes, et s’il ne veut pas du cimetière de la ville, c’est parce que celui-ci lui semble « artificiel » et qu’il veut une tombe en pleine nature.

    La sixième partie (Eurêka) voit le romancier prendre le train pour aller n’importe où, pour être ailleurs. Et pourquoi pas à Trois-Pistoles. Va pour Trois-Pistoles. Par chance, il est seul dans son compartiment ; pas tout à fait : un gamin l’aborde, il l’a reconnu, sa mère aime ses livres et ce serait bête d’être seuls, chacun dans un coin. Qui plus est l’écrivain va l’aider à trouver, dans une grille, le « mot mystère » objet d’un concours. L’enfant s’exprime naturellement, repris par l’auteur chaque fois qu’il utilise un mot en joual, et de lui expliquer, aussi, certains termes comme « lacérer, ou de lui citer les cris de divers oiseaux ou encore…. Arrivé à destination, il est accueilli par la mère. Elle donne rapidement son  accord pour qu’ils partent faire une partie de pêche, l’occasion pour le gamin de lui parler de son père qui attrapait le poisson à main nue, « un vrai sauvage », ajoute-t-il, un homme « qui déteste trop les humains pour les peindre. Ils se croient isolés de la nature, les idiots »…. Finalement, le mot mystère est trouvé : « Eurêka ». L’écrivain s’éclipse en catimini, pour reprendre le train, seul cette fois.

      **C’est, une fois de plus, le thème du langage qui revient ici. Au parler populaire de l’enfant, l’auteur n’hésite pas à opposer un français académique, voire pédant. On notera l’indice que l’écrivain donne lorsqu’il fait dire du père qu’il est : « un vrai sauvage » qui rejette ‘l’homme hors de la nature’, autrement dit : le citadin.
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    Septième et dernière partie (That’s a good soldier). C’est le récit le plus court, mais c’est celui qui donne tout son sens à l’œuvre. Le romancier l’avoue, avant de rencontrer Jim Norris, il ne connaissait rien des chevaux. Jim est un descendant d’un « Patriote », d’un de ces colons anglais qui, en 1837, se sont soulevés contre la Grande-Bretagne. Faute d’avoir choisi, il parle un langage où français et anglais s’entrecroisent. Québécois, il est resté « a good soldier », fidèle à son ancêtre. En fait, c’est un paysan, un éleveur de chevaux. Un jour, par un temps de bruine, l’écrivain, en balade s’arrête pour contempler un de ses chevaux, une jument gris pommelé, une bête superbe que la pluie semble illuminer. Sa fascination n’échappe pas à Jim. Les deux hommes font plus ample connaissance et Jim finit par lui proposer une promenade à cheval. L’écrivain accepte, mais la balade tourne mal : il est frappé en pleine figure par une branche. Conduit à l’hôpital, il reste comateux près d’une semaine aux soins intensifs. Jim vient tous les jours lui rendre visite jusqu’à ce qu’il soit tiré d’affaire. C’est alors que Jim avoue avoir vendu la maison de l’écrivain et que la ferme de Jim sera sa maison, et ce, d’autant plus que Jim ayant causé un homicide involontaire part pour un séjour en prison. Le romancier va devoir s’occuper des chevaux : pour chacun « deux ballots de foin par jour ». Il va devoir abandonner son statut de romancier pour celui d’éleveur, il va devoir « recommencer à l’état sauvage. A l’état sauvage… no more no less. »

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    On l’aura constaté, Lalonde procède par opposition : le gamin « Confucius » et celui qui aspire à une vie plus naturelle ; la maison « de revue » et la cabane en plein champs ; la fiction romanesque et la vérité de la vie ; la jeune fille spontanée et « nature » à la femme citadine ; le langage artificiel de la philosophie et de la poésie à celui naturel des Québécois; l’intellectuel et le manuel occupé à des tâches concrètes, le parler de l’enfant à celui recherché et pédant de l’écrivain, et, enfin, le romancier au paysan. Tout cela nous ramène à la question posée au début : « je fuyais », mais quel ennemi ? L’ennemi, se sont tous les « encombrements » selon les termes de Hervé et d’énumérer : enfants, femme, famille, auquel il faut ajouter : tout ce qui n’est pas vrai et naturel, tout un mode de vie qui éloigne l’homme de la nature.

      A l’Etat Sauvage n’est pas un roman de la terre ni celui de la ville, il participe tout à la fois au mouvement de la révolution tranquille qui, chez certains auteurs, désorganisait le récit et au mouvement post référendum qui vit naître un certain désenchantement. Il appartient plutôt, à mon sens, à la mentalité : « coureur des bois » vivant de liberté et de la nature dont il ne peut se détacher. La modernité, dans ce roman, est vécue comme une aliénation où l’homme « dénaturé » s’oppose à l’homme authentique, au « bon sauvage », en quelque sorte. « A l’Etat Sauvage », en définitive, s’inscrit, en quelque sorte, dans un courant de pensée qui est le fruit des idées développées par Jean-Jacques Rousseau.

 

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     A l’Etat Sauvage est un court roman superbement écrit et où les descriptions de la nature sont remarquables de beauté. Chacun des sept récits révèle une histoire sinon une intrigue prenante. Les quelques expressions et termes en « joual » se comprennent sans trop de difficulté. A tous égards, l’œuvre est attachante. Il est dommage qu’elle soit méconnue hors Québec. En consultant Amazon, je n’y ai vu aucun commentaire à propos de ce livre ; pourquoi n’y écririez-vous pas le vôtre?

 

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(1) Le Cégep (collège d’enseignement général et professionnel), correspond plus ou moins aux deux dernières années de nos humanités. C’est un bâtiment séparé où vont les élèves des différents établissements dits du « secondaire », qui souhaitent poursuivre leurs études. L’enseignement y est donné de manière à préparer les étudiants au mode de vie universitaire.

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[Lis] A propos du roman « L’Etat Sauvage » de Lalonde : 1. Une introduction au roman québécois, par Le Vert Lisant

Bibliothèque Nationale du Québec - Photographe: James Dow

Bibliothèque Nationale du Québec – Photographies de  James Dow

 Bonsoir à tous! Je suis très heureuse de vous retrouver aujourd’hui pour vous présenter la première partie de la captivante étude menée par le Vert Lisant à propos du roman québécois… Excellente lecture et à bientôt!


  Pourquoi connaissons-nous si mal le roman québécois ? Pourtant, il suffit de consulter les catalogues des maisons d’édition canadiennes-françaises pour constater qu’il ne manque pas d’œuvres souvent de qualité. Pourquoi est-ce dans la page littéraire du site internet du « Devoir » de Montréal que j’ai découvert ce roman de R. Lalonde et non dans celle d’un quotidien belge ou français. Vraisemblablement, comme le souligne Isabelle Daunais dans : « Le roman sans aventure » parce que :

      … la littérature québécoise se faisait… d’abord pour elle-même et par elle-même , et qu’ainsi, elle se suffit à lui-même (sic) sans rechercher, à tout prix, une reconnaissance internationale

     Elle s’est, en quelque, sorte marginalisée de son propre chef. Et, même lorsque le récit vise à l’universel, il reste le reflet d’une société que, d’ici, nous avons du mal à appréhender.

     Pour mieux comprendre la complexité de l’ouvrage de Robert Lalonde, je crois qu’il est nécessaire, sans prétendre à l’exhaustivité, par la force des choses, de l’inscrire dans l’évolution sociale et littéraire du Québec

  *

 

 

 – Introduction

 

 

     En 1763, la France, préférant garder ses îles productrices du sucre de canne, céda définitivement le Canada à la Grande-Bretagne. A coté d’une population francophone, des migrants anglophones s’installèrent dans une région correspondant, grosso modo, à l’Ontario, si bien que le gouvernement britannique finit par diviser le territoire en Haut Canada et Bas Canada. Des maladresses successives de la part des gouvernements anglais entraînèrent en 1837 un mouvement de révolte, faible chez les anglophones, plus virulent chez les Québécois. Après les avoir réprimés, le gouvernement envoya Lord Durham chargé d’examiner la manière de traiter les Canadiens français. Dans le rapport qu’il fit, il suggéra de fusionner le Haut et le Bas Canada et de « noyer » les Canadiens français dans une large population anglophone d’immigrants. Ainsi, affirma-t-il, ils s’assimileraient, d’autant mieux, qu’il voyait en eux « un peuple ignare, apathique et rétrograde ».

     Les Canadiens français réagirent, en, d’une part, s’accrochant à leurs valeurs : la foi et la langue français et, d’autre part, en s’étendant vers le nord créant un territoire qui se peuplerait grâce à ce que l’on a appelé : « la revanche des berceaux » : des familles nombreuses comptant parfois jusqu’à 8 enfants devaient contrer l’implantation massive de colons anglais. Il n’est donc pas étonnant que le terme qui désigne (et désigne toujours) le fermier est celui de : « habitant ». L’abbé Casgrain en publiant, en 1866, « Le mouvement littéraire au Canada » impulsa la production d’œuvres patriotiques, qui vit naître : le roman de la terre. Comme le souligne Jean-François Tremblay :

 

                          Le roman du terroir, l’idée de fidélité à l’agriculture est, sans cesse, amalgamé à celle de la fidélité à la langue française ainsi qu’aux us et coutumes hérités de la vieille France 

 

    La fin du 19e siècle, vit également, se développer un roman historique puissamment teinté de nationalisme ; il subsista au côté du roman du terroir dont le dernier exemplaire parut, en 1938, avec « Trente arpents » de Ringuet.

     Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, La « terre » céda la place à la « ville ». Alors que jusque-là, le milieu urbain était, dans les œuvres, considéré comme peu attrayant, néfaste ou comme un lieu de perdition, le roman n’éluda plus le fait qu’une grande majorité de Québécois vivait en ville et qu’il existait une population autre que rurale. Ainsi, parut, en 1944, « Au pied de la pente douce » de Lemelin : une chronique paisible des gens d’un faubourg de Québec.

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     Cependant, et jusqu’en 1959, le Québec connut une période de 16 ans sous le gouvernement autoritaire de Duplessis – une période considérée comme celle de la « grande noirceur ». Ces années verront les élites traditionalistes s’opposer aux courants novateurs. Le roman québécois, s’il se met, ainsi, à contester les « valeurs traditionnelles », s’il s’ouvre à l’analyse psychologique, va traduire, aussi, une sorte de repli sur soi (Les chambres de bois de A. Hébert, d’où l’on ne peut s’en sortir qu’en fuyant) ou de pessimisme. Ainsi, Réjean Robidoux note, à propos des romans de A. Langevin, que l’œuvre est marquée par :

               … la solitude ontologique de l’homme. L’unique relation… consiste dans le mal

 

    «  Bonheur d’occasion » (1945) de G. Roy s’inscrit dans ce courant pessimiste. Elle décrit la vie de petites gens de St Henry, un quartier de Montréal, vivant dans un univers commercial et industrialisé, qui les emploie et puis qui les rejette quand ils ne sont plus utiles. « Poussière sur la ville » (1953) de A. Langevin est aussi un roman de l’échec où la ville de Macklin étouffe sous la poussière d’amiante et où Madeleine, l’épouse du docteur Dubois, infidèle à son mari, finira par se suicider.

 

       Autre thème : celui de l’étranger considéré comme une certaine menace contre la « québécitude ». Ainsi, dans « Le survenant » (1945) de G. Guévremont, Voldrichova Berankova remarque :

 

                    Pour le fils et la bru, l’Altérité correspond au contraire à une transgression inadmissible, car l’arrivée de l’étranger dans la famille les a progressivement privés de leurs droits traditionnels. Amable et Alphonsine se sentent tous les deux menacés par le lien de plus en plus fort unissant leur père et le Survenant. Leur réaction ho­stile résulte sans doute de cette peur traditionnelle de l’étranger qui pourrait s’emparer des biens réels ou symboliques des membres d’une communauté.(1)

      En 1960, Jean Lesage met fin aux 16 années de gouvernement Conservateur. Avec lui, débute : la « révolution tranquille ». Il pratique d’importantes réformes économiques et sociales. C’est une époque de rupture où la société se laïcise à grand pas et où le taux de natalité s’effondre brusquement. Cela s’accompagne d’un bouleversement des mentalités avec une forte affirmation de soi en tant que nation distincte, ainsi qu’avec une sorte de révolte contre les conditions économiques dominées par des anglophones (« Nègres blancs d’Amérique » de P. Valière). C’est, aussi, le moment où une nouvelle génération d’écrivains s’inscrivent dans un courant nationaliste. Le roman cesse d’être « canadien-français » pour devenir « québécois ». La tradition est considérée comme un boulet dont on doit, radicalement, se débarrasser. Certains auteurs s’en prennent au français « académique » et opte pour le langage populaire (le joual) ainsi que le préconise G. Godin (dans la revue « Parti pris » de janvier 1965) où il proclame : « … la rédemption du joual est en cours ». D’autres auteurs, peut être sous l’influence du « Nouveau roman », dynamitent et brouillent le récit comme dans « Le libraire » de G. Bessette, ou l’éparpillent en une suite de récits apparemment déconnectés. L’échec du référendum de 1980 (puis celui de 1995) change à nouveau la donne, le roman se dépolitise progressivement, le but de l’auteur n’est plus de créer une littérature « nationale », le français académique fait son retour en grâce, tandis que chez certains se manifeste un certain désenchantement, un certain mal être.

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       C’est, tout à la fois ce mal de vivre qui s’inscrit dans un récit éclaté que l’on retrouve dans : « A l’état sauvage » de Robert Lalonde, ce que nous analyserons par ailleurs.

 

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(1)C’est nous qui soulignons

 

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Pour en savoir plus :

 

Bessette. G ; Geslin. L. et Parent. Ch., Histoire de la littérature canadienne-française, Québec, CEC, 1968

Biron. M., Le roman québécois, Montréal, Boréal, 2012

Biron. M ; Dumont. F. ; Nardout-Lafarge. E., Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2007

Danais. I., Le roman sans aventure, Montréal, Boréal, 2015

Hayne. David M., Les grandes options de la littérature canadienne-française , in Etudes françaises, vol.1, N°1, 1965, pp 68-89

Hayne. David M. et Tirol. M., Bibliographie critique du roman canadien-français 1831-1900, Toronto, University of Toronto Press, 1968

Robidoux. R. ; Dionne. R. ; Michon. J., Roman de langue française, in Encyclopédie canadienne, 2006

Tremblay, J._F.,  L’agriculturisme et le roman de la terre québécois : (1908-1953), thèse, Chicoutimi, Uqac, 2003

 

Tuchmaier. H., Evolution de la technique du roman canadien-français, Thèse de doctorat, Québec, Université Laval, 1958

Voldrichova Berankova. E ., Identité et altérité dans le roman québécois, Prague, Université de Prague, 2008